Le câble de France aux mains dinvestisseurs américains
Article extrait du Web de l'Humanité
En prenant le contrôle des deux principaux câblo-opérateurs, Numericable et UPC/Noos, des investisseurs américains s’offrent le réseau câblé de France.
« T’es câblé ? » Ce n’est pas un mot de passe. Encore moins une tare. Simplement une question pour savoir si le questionné fait partie de ceux qui ont recours au câble pour regarder la télévision ou surfer sur Internet. Disponible dans 650 communes, le câble regroupe près de quinze millions d’habitants. C’est une technologie de bonne facture aujourd’hui sous les feux de l’actualité suite aux diverses opérations d’achats et de fusions qui ont émaillé le parcours des deux principaux câblo-opérateurs que sont Numericable et UPC/Noos. Les nombreux changements de mains des deux sociétés se révèlent être une cause majeure de soucis pour les salariés de ces entreprises du câble. La direction de UPC/Noos a présenté, il y a quelques jours, un plan de licenciement massif touchant près d’un millier de salariés. Ce qui amène à se poser des questions sur la technologie câble et ce qui se cache derrière.
des lois
de profit
C’est dans les années quatre-vingt que l’État français a entrepris la construction du réseau câblé. Avec, comme investissement, une enveloppe de trois milliards d’euros, soit vingt milliards de francs de l’époque. La Ville de Paris a acquis le gros de ce réseau câblé, au point d’être un exemple d’innovation. Mais la logique de construction des réseaux obéissait à des lois de profit. On câblait là où c’était porteur, rentable. Dans les villes, presque tous les endroits éligibles naturellement sont aujourd’hui câblés. « Sauf ce que l’on appelle des « trous de câblage ». Des endroits « oubliés » ou « interdits » de câble à cause de problèmes techniques, ou pour d’autres raisons », commente la syndicaliste SRNT-CGT de UPC/Noos, Laurence Pasquet. Le câble à Paris faisait figure, à ce moment-là de son histoire, d’affaire qui marche. Ce qui n’a pas empêché l’État français de prendre la décision de se débarrasser de la gestion de cette technologie. De la céder, dans un premier temps, à des entreprises françaises. Puis, de vente en vente cette technologie est passée dans les mains d’entreprises européennes. Aujourd’hui, c’est dans l’escarcelle de sociétés américaines que les réseaux câblés français s’apprêtent à tomber.
Pour Laurence Pasquet, « Il n’y a pas très longtemps, il existait en France cinq grands câblo-opérateurs » : France Télécom câble (FT), TDF câble (EDF), Lyonnaise communications (Suez et Noos), UPC (Liberty média et les fonds de pension américains), NC Numericable (Vivendi et Canal Plus). Divers mouvements se sont produits depuis que les groupes ont commencé à céder leur partie câble. Puis les câblo-opérateurs ont commencé progressivement à fusionner. Noos a été absorbé par UPC et les Fonds de pension américains. En peu de temps, ne restaient plus que NC Numericable et UPC/Noos. Aujourd’hui, ces deux grands opérateurs restants fusionnent. Numericable a été rachetée par Cinven (fonds d’investissement européen) et Altice (composé d’anciens du câble français), via la holding Ypsos implantée au Luxembourg. La filière française Ypsos France a racheté plusieurs sociétés dont les deux principales : France Télécom câble et NC Numericable. Quand à UPC/Noos, Cinven a racheté au groupe américain Liberty Global ses parts en France. « Aujourd’hui, constate Laurence Pasquet, grâce aux fusions et aux rachats divers, Ypsos France est seul détenteur de Numericable et de Noos/UPC. Ce groupe est propriétaire de la quasi-totalité des réseaux français. Une dure réalité pour les contribuables qui ont financé ces réseaux et les salariés qui les ont développés. »
une succession d’erreurs
Étant avant tout porteur de signaux de télévision, le câble a trouvé sur sa route, outre le hertzien (média dominant avec ses chaînes de télévision gratuites), le satellite (qui ne touche pas les mêmes zones), d’autres technologies : l’ADSL (le haut débit par Internet) et un peu plus tard la TNT (Télévisions numérique terrestre) lui ont largement mis les bâtons dans les roues. La fusion Canal Sat/TPS a été aussi un facteur difficile pour le câble. Mais, explique Laurence Pasquet, « c’est surtout une succession d’erreurs stratégiques de la part des directions qui ont miné et continuent de miner le câble. Pourquoi une entreprise qui, avec Internet avait un franc succès, décide d’arrêter les frais et fait la part belle à d’autres nouveaux opérateurs du marché ? », demande la syndicaliste à propos de UPC/Noos. Pour elle, la question se pose aussi sur les raisons qui font « supprimer un service commercial de deux cents personnes à la base d’un volume d’affaires important ». Pour la syndicaliste, les commerciaux n’hésitaient pas à mouiller la chemise en faisant du marketing de terrain. En allant à la rencontre des particuliers. En fréquentant les salons pour promouvoir les services de la société. Mais pour les dirigeants, du jour au lendemain tout cela ne fonctionnait plus. « Et que dire de la réelle volonté d’une direction qui supprime un produit qui marche ? » Pour Laurence Pasquet, « en plus des erreurs ajoutées aux erreurs il y a eu des drôles de freins, au fur et à mesure de l’émergence des nouvelles technologies ». Progressivement, la TNT a commencé à faire parler d’elle. Des mois après son lancement, des particuliers habitant des logements câblés par Noos n’avaient toujours pas les moyens d’avoir accès aux chaînes de la TNT gratuite du seul fait qu’ils n’étaient pas abonnés aux bouquets payants de l’opérateur. L’OPAC de la Ville de Paris s’est plaint que Noos n’obéissait pas à la contrainte concernant le « service antenne ». Une directive du Conseil supérieur de l’audiovisuel consistant pour les opérateurs à fournir gratuitement les chaînes de la TNT gratuite. Et quand, sommé par le CSA, Noos s’est décidé à agir, ça a été pour obliger les usagers à se servir, contre caution et un petit loyer mensuel, de leur décodeur maison : la norme TNT utilisée par Noos étant incompatible avec l’ensemble des décodeurs vendus sur le marché français. Pour la syndicaliste SRNT-CGT de UPC/Noos, à l’époque, « les moyens n’étaient pas donnés au câble pour faciliter les transitions ». Pour équiper, ou mettre à jour, les moyens de convergence câble/TNT. Notamment pour les particuliers sans abonnement payant au câble. Quand la course au haut débit a commencé à faire le ménage parmi les opérateurs audiovisuels et Internet, les réseaux câblés n’avaient toujours pas entamé de travaux de rénovation. Aucun investissement n’a été porté sur le câble.
« En deux ans, la reprise par le fonds d’investissement Cinven et l’opérationnel Altice, des sociétés Numericable et UPC/Noos, aura coûté la bagatelle de plusieurs milliards d’euros », explique Laurence Pasquet. Mais ce n’est pas tout. Après deux plans successifs, près de mille six cents salariés sont devenus chômeurs. Et UPC/Noos a dévoilé, à la fin octobre, un nouveau plan de dégraissage concernant près d’un millier de personnes. « Tout porte à croire que le dépeçage du câble est loin d’être terminé », ajoute la syndicaliste.
Avec la prise en main de Numericable et UPC/Noos par des investisseurs américains, et la casse perpétrée par les directions de ces entreprises, sans que l’État n’y trouve à dire, le plan câble français payé par les contribuables est en train de voler en éclats.
Fernand Nouvet